Les jeux d'argent pathologiques

« Partout et toute ma vie j’ai dépassé les limites »

Fédor Dostoïevski, Le joueur.


Jouer est une activité importante chez l’Homme tout au long de sa vie. Par le jeu, les enfants vont acquérir dès leur plus jeune âge les compétences qui sont nécessaires à leur épanouissement. Ils vont développer leur créativité, leurs capacités motrices, leurs intelligences pratiques et tactiques, et leurs compétences sociales. Cela leur permet d’imaginer, de dire, de faire, d’anticiper, de programmer et aussi d’expérimenter de nouveaux comportements avant de les mettre en œuvre dans « la vraie vie ». Plus tard, les adultes vont continuer à jouer. Dans l’activité ludique, la personne prend de la distance avec sa vie quotidienne, elle suspend le temps, elle oublie les obligations et les rôles sociaux pour s’investir dans une activité qui a pour finalité unique de distraire : se divertir seul ou se divertir en groupe. Le jeu de l’acteur va mettre en lumière une émotion, un sentiment, une réalité, une situation. Et le psychothérapeute va utiliser le jeu et le jeu de rôle comme outils thérapeutiques.

On peut aussi jouer pour de l’argent. L’idée de gagner « le gros lot » et de passer le reste de leur vie à l’abri du besoin, de pouvoir dépenser sans compter ou simplement de réaliser leurs projets fait rêver des millions de petits joueurs qui chaque semaine ou de temps en temps se prennent à y croire et partent acheter leur billet de loterie ou de loto. Lorsque l’on joue avec de l’argent pour de l’argent, on prend un risque, celui de perdre sa mise. Mais on joue avec l’espoir de gagner un jour beaucoup et de récupérer son argent multiplier par des millions. Et la récompense de ce jour-là, ce pied de nez aux pertes passées mérite bien quelques petites mises à fonds perdus. C’est une sorte de défi au destin, un petit moment d’espoir, de plaisir et d’excitation. La grande majorité des personnes qui jouent aux jeux d’argent le font pour ce petit moment-là. Pour la plupart de ces personnes, cette pratique reste récréative et épisodique. Selon l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies) en 2010 près d’un Français sur deux (de plus de 18 ans) a joué à un jeu de hasard et d’argent dans l’année.

A la même période, 11% des personnes ont affirmé le faire au moins une fois par semaine et 4,7 % des personnes ont dépensé plus de 500 euros dans l’année dans ces jeux «traditionnels» de hasard et d’argent. Parmi ces joueurs plutôt réguliers et/ou dépensiers, on va trouver environ 1,3 % de joueurs qui peuvent avoir des conduites dites «problématiques» voire dans certains cas plus sévères « pathologiques ».

Une certitude : le chiffre d’affaire de l’industrie du jeu en France est en constante augmentation (44,3 milliards d’euros en 2013 avec une moyenne de 134 euros par an et par habitant) et depuis la nouvelle loi de 2010, elle a encore amplifié son marché avec une offre en ligne.

Qu’est-ce que le jeu d’argent pathologique ?

« Je me souviens nettement que je fus soudain, sans aucune incitation de l’amour-propre, possédé par la soif du risque. Peut-être qu’après avoir passé par un si grand nombre de sensations l’âme ne peut s’en rassasier mais seulement s’en irriter et exige des sensations nouvelles, de plus en plus violentes, jusqu’à l’épuisement total. »

Fiodor Dostoïevski, Le joueur.

Comme pour les autres addictions ou conduites addictives sans substance, les comportements de jeu problématiques vont se caractériser par des altérations du fonctionnement de la personne avec des conséquences physiques, psychiques, familiales, professionnelles, sociales et autres gravissimes dans les cas extrêmes. Le joueur problématique ou pathologique est celui qui peu à peu a perdu le contrôle de son comportement de jeu en dépit de la conscience qu’il peut avoir des conséquences néfastes pour sa vie de ce dernier.

Dans le jeu pathologique ou en anglais « pathological gambling » (tel qu’il est décrit dans les Classifications Internationales des Maladies (CIM) de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou de celles de l’American Psychiatric Association (DSM)), les joueurs pathologiques souffrent d’un besoin irrésistible de jouer. Ce besoin n’a rien de raisonnable. Rapidement, c’est autour de lui que s’organise la vie quotidienne. Les pertes d’argent doivent être compensées par de nouveaux paris. Pour cela, les joueurs pathologiques ne vont pas hésiter à annuler, déplacer, retarder ou simplement rater sans donner la moindre explication des rendez-vous professionnels ou personnels quel que soit leur importance. L’appel du jeu est toujours plus fort. Se trouver face à la machine, entendre sa mélodie simple et répétitive, le bruit de pièces, celui des manettes et des boutons, voir défiler les vignettes. Tout un rituel s’instaure. Il est différent pour chacun. Cela pourrait se passer tout aussi bien dans un Casino à une table de roulette ou devant l’écran d’un ordinateur pour une partie de poker ou des paris sportifs en ligne. L’ivresse et l’excitation sont identiques, et pour citer de nouveau l’auteur russe du XIXe siècle Dostoïevski, « exige[nt] de nouvelles sensations, de plus en plus violentes, jusqu’à l’épuisement total » . Après chaque perte importante, le joueur se jure souvent d’arrêter dès que la situation se sera améliorée. Il pense réellement en être capable. Mais, il faut regagner avant l’argent perdu.

La recherche d’un gain facile n’est donc pas le seul moteur qui mène au jeu. D’autres sensations sont également recherchées. Quand le joueur parie, il le fait avec l’espoir de gagner bien sûr. Mais dans le pari se trouve également l’angoisse de perdre. Cette combinaison de peur et d’espoir est elle-même stimulante et excitante indépendamment du résultat final du jeu. Si la partie est perdue, les émotions négatives peuvent être de nouveau supprimées par le simple geste de remettre une pièce dans la fente de la machine à sous.

Sur le plan neurobiologique, les mécanismes cérébraux impliqués dans les difficultés de la personne à contrôler son comportement de « consommation ludique » sont proches de ceux qui affectent les consommateurs de cocaïne ou d’amphétaminesLes addictions »). Les sentiments et émotions positifs de plaisir et d’excitation sont provoqués par une augmentation de la libération des neurotransmetteurs tels que la dopamine et la noradrenaline. Cependant l’effet de cette libération de neurotransmetteurs ne dure que peu de temps. Ainsi le joueur doit reproduire son comportement pour provoquer de nouveau cette libération. Dans la mesure où *les cellules du cerveau vont s’habituer au effet de cette libération « la dose » c’est-à-dire les mises doivent être augmentées pour provoquer l’effet recherché. Les psychiatres parlent alors de « phénomène de la tolérance » : besoin de quantité de plus en plus grande (voir « les addictions"> »). La personne concernée aura tout le mal du monde à résister sans une aide extérieure. Les jeux d’argent (casinos, jeux en ligne sur internet, etc.) étant très accessibles et offrant la possibilité de recommencer très rapidement, les parties peuvent se suivre, leur potentiel addictif est élevé. La facilité d’accès au « produit » facilite l’installation de la dépendance.

Que se passe-t-il quand les moyens financiers viennent à manquer ?

Quand il n’y a plus d’argent ou plus de possibilité de jouer, le joueur pathologique développe une symptomatologie de « sevrage ». Elle est marquée par des symptômes et signes comme un trouble du sommeil, de l’irritabilité voire de l’agressivité, de la nervosité, une perte d’appétit, des sueurs, des maux de tête, des maux de ventre et assez souvent une véritable dépression. Souvent d’autres addictions vont s’installer et accompagner le jeu pathologique : l’alcool, le tabac, le mésusage de tranquillisants, parfois la consommation de substances psychoactives illicites.

A terme le jeu pathologique induit des dommages financiers importants. Souvent les personnes concernées doivent emprunter aux banques ou/et aux proches, ou encore vendre leurs biens personnels comme leur voiture ou domicile. Elles finissent même par se mettre dans des situations difficiles au regard de la loi.

Cette situation détruit régulièrement les équilibres familiaux. Ceci est encore plus vrai si le comportement pathologique a été dissimulé avec succès pendant de longues périodes (parfois des années) à travers des montagnes de mensonges.

Quand la situation devient insupportable le risque de passage à l’acte suicidaire est majeur.

S’en sortir

Comme pour toutes les addictions et presque toutes les maladies chroniques, la prise en charge précoce de l’addiction aux jeux d’argent est prédictive d’une évolution positive. On peut dire que plus l’on commence tôt avec le traitement, plus grande sont les chances de s’en sortir.

Selon les études, la probabilité de guérir peut atteindre 60% mais souvent il reste des séquelles : conséquences des surendettements successifs, des épisodes dépressifs non pris en charge, de l’abus des autres substances... Même si l’addiction au jeu ne pose plus problème, lorsque l’on a été un joueur pathologique pendant longtemps comment revivre dans une situation de surendettement, comment accepter cette nouvelle vie et s’y adapter ? Comment retrouver une certaine aisance après une vie entière passée dans les casinos ?

Une démarche précoce est donc une bonne mesure. Ensuite comme pour toutes les addictions, le premier interlocuteur peut être son médecin généraliste. Il est celui qui connaît le mieux son patient et ses antécédents. Il va le conseiller et le suivre dans sa démarche. Il va être le relais avec les spécialistes.

Mais très vite, dans les addictions, une prise en charge spécialisée est à envisager. Dans tous les départements, il existe des structures médico-sociales, spécialisés, pluridisciplinaires nommés soit CSAPA (Centres de Soins d’Accompagnent et de Prévention des Addictions) ou dans certains endroits Maison des Addictions (exemple d’une Maison des Addictions).

Les consultations dans ces structures sont gratuites et se font dans le respect de la confidentialité. Elles se dirigent aux personnes en difficulté, mais aussi aux familles et aux proches. Elles offrent de simples informations, un accompagnement, des propositions des soins. On peut y trouver à la fois une aide sociale, éducative et thérapeutique.

Pour l’addiction aux jeux d’argent, les programmes thérapeutiques proposés sont basés sur des psychothérapies cognitives et comportementales ainsi que sur un traitement pharmacologique. Souvent une prise en charge particulière de la famille ou de l’entourage proche s’impose également. Suivant la sévérité de l’addiction au jeu, une hospitalisation peut même s’avérer nécessaire. Elle peut être organisée à partir des CSAPA ou des Maisons des Addictions.

On peut aussi contacter le joueurs-info-service soit par internet http://www.joueurs-info-service.fr soit par téléphone : 0974751313 (appel non surtaxé de 8h00 à 2h00).

Pour en savoir plus :

Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies : http://www.ofdt.fr/produits-et-addictions/de-z/jeux-de-hasard-et-d-argent/