Psychothérapies et faux souvenirs

Psychothérapies et faux souvenirs

Une étude récente montre que la mindfulness pourrait induire des faux souvenirs. L’hypnose a également fait l’objet de vives controverses par le passé autour de cette question et notamment sur le plan médico-légal avec la question des abus remémorés parfois très tardivement, lors d’une séance, après une amnésie de plusieurs années. La question des faux souvenirs induits n’est donc pas nouvelle, et se pose même au-delà des états de conscience particuliers que génère l’hypnose ou la méditation. A titre d’anecdote, 30 % des personnes faussement accusées puis innocentées par leur ADN avaient avoué un crime pendant leur interrogatoire. Nous allons présenter dans ce qui va suivre quelques éléments et idées pour se situer sur ce débat.

Nos souvenirs sont des remémorations d’un vécu qui n’est plus là. L’interprétation et l’imagination participent à la construction d’un souvenir.

Selon notre impression subjective, les événements du passé nous définissent. Mais en réalité l’histoire, notre histoire, est au contraire racontée, construite et reconstruite. Nous reconstruisons déjà en permanence ce qui nous entoure. Par exemple, saviez-vous que chaque œil présente une tâche aveugle, autrement dit un trou dans le champ visuel, un petit bout de rétine qui ne perçoit rien. Pourtant, constatez-vous un trou de chaque côté de ce que vous voyez ? Non, évidemment. Votre cerveau reconstitue ce qui manque à partir du contexte. Notre cerveau est habitué à combler les blancs.

De même nos souvenirs sont des puzzles : vous sentez une odeur et vous vous rappelez d’un souvenir d’enfance ; vous entendez une musique et vos vacances vous reviennent ; à partir d’une sensation, les autres canaux sensoriels sont activés et reconstituent le souvenir, et ce, à chaque fois que la personne s’en rappelle. Nos souvenirs sont des reconstitutions et l’imagination comble les blancs des éléments non retenus (car on ne peut tout retenir), dans le but de donner une cohérence à la narration du souvenir. Et de façon plus légère, si vous discutez avec un proche d’un souvenir commun en essayant de le décrire avec le plus de détails possible, vous allez finir par ne pas être d’accord. Et plus vous allez vouloir justifier ou expliquer le détail qui fait votre désaccord, plus cette histoire deviendra cohérente en vous, et plus vous allez y croire.

Nous savons aussi que la mémoire déforme peu à peu les souvenirs, notamment selon les émotions associées. Ainsi pouvons-nous enjoliver le souvenir d’une période heureuse quand nous sommes en difficulté, ou relativiser le souvenir d’une tristesse passée, quand des moments agréables reviennent.

Il est donc impossible au sein d’un souvenir de clairement différencier la part de l’imagination de celle de la réalité. En effet, plus la personne en est sûre et plus elle se répète une idée, qui devient, pour elle, de plus en plus vraie. Notre histoire est donc constituée des faits que nous retenons et de la cohérence que nous leur donnons.

Certaines formes de communication, avec ou sans état de conscience particulier, peuvent induire de faux souvenirs.

Notre histoire est donc constituée des faits que nous retenons et de la cohérence que nous leur donnons. Ceci est tellement vrai qu’on a pu démontrer, sans trop de difficulté, qu’il était possible non seulement de déformer mais d’inculquer des faux souvenirs. Ces expériences, menées, entre autres, par la psychologue américaine Elizabeth Loftus, ont quelque chose de troublant. Le scénario est le suivant : les examinateurs demandent l’autorisation à des étudiants de joindre leurs proches pour collecter des souvenirs. Ils racontent à l’étudiant ces épisodes pour voir s’il s’en rappelle et ils en incluent un faux. À force de répéter le faux souvenir, ou de lui ajouter des détails cohérents avec la vie de la personne (« Vous vous rappelez ? C’était quand vous viviez avec vos parents dans le Colorado... ») ou même de demander à la personne d’imaginer des détails de l’histoire, environ les deux tiers finissaient par croire en l’existence réelle de ce souvenir. Toutes sortes de faux souvenirs ont ainsi pu être implantées : depuis s’être perdu dans un centre commercial jusqu’à avoir commis une agression ou un vol, en passant par avoir pris le thé avec le prince Charles! Quand on a finalement révélé aux intéressés que le souvenir était faux, certains n’arrivaient pas à le croire…

Le développement des neurosciences et nos connaissances actuelles sur le fonctionnement de la mémoire nous permettent aujourd’hui d’avancer des hypothèses bien différentes. Mais on a longtemps pensé que notre mémoire contenait tous les souvenirs et que s’ils n’étaient pas toujours tous accessibles d’emblée, ils étaient cependant tous présents et encodés d’une manière ou d’une autre quelque part dans la mémoire. L’hypnose s’imposait alors comme une technique particulièrement adaptée pour aider à remémorer les souvenirs oubliés. L’état de conscience induit par l’hypnose, la facilité avec laquelle des images semblaient se présenter et le fort « réalisme » de ces dernières paraissaient indiquer cette pratique comme une voie privilégiée pour accéder à ces souvenirs oubliés. Même le maître de l’hypnose, le grand docteur Milton Erickson (1901-1980) qui a contribué de façon unique à son développement et à l’essor des psychothérapies, pensait -l’idée ne provenait pas de lui au départ mais il semblait y adhérer dans certains de ses écrits- qu’on pouvait en hypnose accéder à toute la réalité des souvenirs. Elle se présentait presque « par strates » au point de faire des « régressions en âge » et de ramener réellement  l’individu dans l’état (émotionnel, mnésique, etc.) dans lequel il était à des époques antérieures. Grâce à l’hypnose, il aurait été possible d’entrer en lien avec la personne que nous étions à un âge antérieure. Cela semble aujourd’hui assez aberrant et sur ce point précis, on peut affirmer qu’Erickson se trompait, cela ne remettant aucunement en question ni l’admirable travail d’Erickson, ni les recherches et expérimentations actuelles sur le fonctionnement et l’efficacité de l’hypnose dans le traitement des psychotraumatismes.

Le maître de l’hypnose n’était d’ailleurs pas le seul à se représenter la mémoire de la sorte. Cette conception était courante et partagée par tous. A la même époque, pour un tribunal américain, tout témoignage obtenu sous hypnose était, de fait, crédible. A la suite d’épisodes de faux souvenirs et de condamnations, de nos jours la tendance est inverse : tout souvenir remémoré par hypnose est reçu avec beaucoup de circonspection  (voire considéré comme non valable a priori) par la justice américaine.

Alors tous les souvenirs qui « reviennent » sont-ils faux pour autant ? Non évidemment. Qu’il s’agisse d’un rappel suggestif (lorsqu’on laisse la personne s’exprimer librement sur ses souvenirs) ou « indicé » verbalement (quand on donne des indices pour aider à se remémorer), ou d’un état de conscience particulier (comme ceux induits par l’hypnose ou la mindfulness), il paraît clair que l’on peut faciliter la remémoration de souvenirs réels : c’est ce que l’on nomme « l’hypermnésie ». Mais il ne faut pas perdre de vue que, dans le même temps, on facilite aussi la « paramnésie » : la mise en route de l’imaginaire et des capacités extraordinaires de notre cerveau à chercher cohérence et signification pour donner un sens nécessaire à nos représentations mentales (quitte parfois à les modifier). Le souvenir est par définition une remémoration et donc une reconstruction de ce qui n’est plus. Comment distinguer alors ce qui relève du « réel » et ce qui n’est que du « reconstruit » ? Nous ne semblons pas disposer des capacités nous permettant de distinguer de façon absolue ce qui relève d’un souvenir « réel » ou reconstruit.

Utilisation thérapeutique

Les psychothérapies ont bien compris –à mon sens- ce mode de fonctionnement de notre cerveau. Les thérapies analytiques disent très clairement qu’elles cherchent la vérité « du sujet » et non la vérité absolue, Freud ayant bien montré qu’un traumatisme réel ou « fantasmé » aura le même impact psychique ; les TCC recherchent plus une « reprogrammation cognitive » et la possibilité de pensées alternatives qu’une exploration des origines de la souffrance ; les modernes thérapies brèves et l’hypnose médicale actuelle aident le patient à trouver des solutions pour avancer, utiliser toutes les ressources dont il dispose, redonner un sens à sa vie et des capacités plutôt que d’interpréter indéfiniment des causes ; le mindfulness invite à l’acceptation, plutôt qu’à la lutte et à la rationalisation, pour apaiser les ressentis ; etc. Car les faits sont généralement têtus, la réalité ne peut être effacée, mais la thérapie peut aider à l’observer différemment et à « s’en sortir ».

C’est sûrement cette capacité extraordinaire d’opérer des changements de point de vue sur le réel qui présente un revers : la possibilité de modification voire de création de faux contenus de conscience. Car si l’esprit peut modifier, réinterpréter un souvenir, il peut aussi, éventuellement guidé par un thérapeute qualifié, utiliser cette capacité pour vivre mieux et avancer plus sereinement dans son parcours de vie.

Pour conclure

De nombreuses méthodes, mais aussi des modalités de communications anodines et quotidiennes peuvent créer de faux souvenirs, ou « contaminer » les vrais souvenirs avec de l’imaginaire. Il n’y a pas lieu de s’en inquiéter et c’est même parfaitement physiologique, notre esprit donne ainsi un sens et une cohérence à notre vécu.

Il est impossible de distinguer ce qui provient de l’empreinte mnésique réelle ou des capacités de notre esprit qui réinterprète et reconstitue sans cesse notre mémoire autobiographique.

Ainsi des souvenirs qui « reviennent » pendant une thérapie, notamment en état de conscience particulier, peuvent éventuellement être vrais, mais peuvent tout aussi bien être faux. Ils n’ont donc pas de valeur médico-légale et il convient de rester prudent sur ce point. D’un point de vue médical, la question est autre. Toute personne en souffrance se devraient d’être attentive et d’aller voir -notamment pour tout problème relatif à des « mauvais souvenirs » au sens large (histoire difficile, traumatismes subis etc.)- un thérapeute diplômé, qualifié et compétent ; qu’il s’agisse d’une thérapie classique ou a fortiori très spécialisée (TCC, hypnose, mouvements oculaires, etc.)

Il faut garder en mémoire qu’en thérapie, l’origine des souvenirs n’a qu’une importance secondaire par rapport à la souffrance qu’ils entraînent chez la personne. Le soignant n’est pas un enquêteur, son rôle est de soulager. Ces phénomènes mnésiques, peuvent être utilisés, conjointement par le patient et en lien avec un thérapeute de confiance, pour être apaisés. Le plus important, le plus central, bien plus que la vérité des faits, reste le ressenti du patient et l’aide que peut lui apporter le praticien pour avancer le mieux possible dans son parcours, surmonter ses difficultés, trouver des ressources, des solutions, des possibilités, des alternatives.

Les « mauvais souvenirs » sont inhérents à toute vie, mais ils ne doivent pas empêcher de vivre.